retour

À travers les étoiles.



Je me souviens des jours de brouillard. Quinze jours sans voir le soleil, sans même apercevoir le haut des arbres de la forêt, sans pouvoir lever la tête et se plonger dans les étoiles. Quinze jours sous un dôme de brume, coupés du reste du monde.


Je me souviens de Papa imitant le vieux Martin, l’ancien postier, qu’il avait croisé en revenant du pain : « ça n’a point de sens, tout ce temps, c’est point bon pour la terre, ni pour les fruits et pis ça annonce pas un hiver bon, ça non. Tout ça c’est la faute des aurores, les aurores, j’vous dis ». Maman, disait qu’il vieillissait mal, que la solitude le changeait. Je crois qu’elle nous change tous.


Je me souviens des aurores aussi. C’était au mois de juillet, Papa était resté tout le soir dans la cour guettant le ciel du nord. Il était venu me réveiller au milieu de la nuit avec un grand sourire et une excitation de petit garçon devant un magasin de jouet. Nous avions traversé les pièces de la maison faiblement éclairées, moi dans ses bras, encore endormie. Dehors il ne faisait pas froid, et au fur et à mesure que mes yeux s’habituaient à l’obscurité, je découvrais dansant devant nous, de longs filaments blancs légèrement teintés de vert et de rouge qui voilaient les étoiles. Une danse lente, captivante. Nous sommes restés une heure, tous les deux à contempler le spectacle des aurores boréales, dans un silence ponctué par de simples « là, regarde ! » « et là ! ». Papa, m’a ensuite ramenée à ma chambre, puis est retourné dans le jardin. Papa en parle encore de cette nuit, mais ce n’est pas de cette nuit-là qu’il parle le plus.


Et puis, le brouillard s’est levé et nous avons pu profiter du soleil de nouveau, les gens étaient gais, souriants. C’était un vendredi, les professeurs étaient détendu·e·s, joyeux·e·s et je me rappelle qu’iels avaient fait durer la récréation, pour notre plus grand bonheur. Le soir quand mon grand frère et ma grande sœur sont rentré·e·s du collège, iels ont parlé à table de quelque chose dans le ciel, qui avait été vu en Australie, au Japon, que c’était sur les réseaux, qu’il y avait des vidéos. Maman était agacée par la conversation, elle a dit : « arrêtez de croire tout ce que vous voyez sur vos portables, tout ça c’est encore pour faire des vues ». Papa était resté silencieux, le regard arrêté comme s’il était suspendu à une idée sans pouvoir vraiment la discerner. Maman a allumé la télé, et à la place des programmes habituels, il y avait des personnes à l’air grave qui parlaient de choses “inouïes”, “incroyables” et que « ça arrivait » que « c’était un moment qui ferait date ». Derrière elleux, des images du ciel de différentes villes plongées dans la nuit. Maman a regardé la nuit qui tombait par la fenêtre, elle a croisé le regard de mon père et tout le monde à table s’est levé pour se précipiter dehors. Je suis sortie, moi aussi, titubante jusqu’à la porte d’entrée, me frayant un chemin à travers les jambes de tout le monde, et comme tout le monde j’ai regardé vers le ciel.


Je me souviens des lumières. Huit, rougeâtres puis tirant sur l’orange pour s’arrêter sur un jaune or, s’éteindre puis s’allumer de nouveau en rouge. Avant qu’elles ne s’éteignent, elles brillaient un peu plus et l’on pouvait apercevoir l’espace d’un instant les contours de la coque. Les contours du vaisseau. Je n’ai pas bien compris ce que ça voulait dire pour nous tous, cette chose dans le ciel. Maman n’arrêtait pas de parler, mon plus grand frère tremblait, je crois qu’il avait peur. Ma sœur, elle, était serrée contre mon père et disait « s’il te plaît, rentrons, Papa ! ». Mon autre frère se tenait contre ma mère, livide. Je commençais moi aussi à avoir peur. Je ne savais pas pourquoi. Maman a dit à tout le monde de rentrer dans la maison. Papa est allé chercher ses jumelles et son télescope qu’il a placé dans l’entrée de la maison, non pas dehors comme d’habitude. Il n’a pas voulu que je reste ce soir-là à regarder avec lui. Papa en parle encore de cette nuit, mais ce n’est pas de cette nuit-là qu’il parle le plus.

Au réveil, je suis descendu dans la salle à manger, où mon père prenait déjà son thé. Il était tôt. J’ai demandé « c’est toujours là ? ». Il a dit “oui”. Je lui ai demandé s’il avait vu quelque chose dans le télescope, mais il m’a répondu que non, que c’était flou. Quand nous sommes sortis ce matin-là, nous étions tous ensemble, il y avait plein de monde dans la rue. Je me rappelle qu’il n’y avait presque pas de voitures et que tout le monde était sur la chaussée, tout était comme suspendu. Le monde s’était arrêté.


Des avions militaires passaient, se dirigeaient vers l’objet puis entamaient une longue courbe et disparaissaient vers l’horizon, d’où ils émergeaient parfois quelques minutes après. Le vaisseau semblait assez loin. À l’époque il m’était quasi impossible de pouvoir estimer la distance, j’étais trop jeune. Depuis, les livres que j’ai lu sur le sujet me font croire que l’objet était posté entre Angers et Tours. C’était un objet long, très plat, immobile. Il semblait fait de métal gris mat qui ne reflétait que très peu la lumière du soleil. Quand celui-ci l’éclairait de côté, c’est-à-dire l’après-midi, l’ombre de deux lignes se dessinait sur la coque. À la télé, ils disaient que des comme lui, il y en avait une centaine tout autour du monde. Tous silencieux, immobiles.

Les écoles étaient fermées. Certaines entreprises aussi. Mes parents étaient à la maison, on jouait, on lisait. Un après-midi, nous sommes allés en forêt cueillir des champignons. Maman et mon grand frère étaient de vrais limiers quand il s’agissait de débusquer les cèpes, coulemelles, chanterelles et autre pieds de mouton. Avec Papa, nous avions fait une halte près des ruines de la mine et nous avions peint à la peinture acrylique des oiseaux sur les murs délabrés envahis par les arbres et les ronces. Nous nous étions efforcés de rentrer avant la nuit, avant le couvre-feu.


Je me souviens de l’odeur du beurre et des champignons cuisant dans la poêle. De l’activité qui régnait dans notre petite cuisine à l’heure du repas. Du reste du gâteau que ma grande sœur et moi avions préparé pour le dessert, avec beaucoup de chocolat pour faire plaisir à maman. Je me souviens du bruit. Un claquement sourd, puis un long tintement comme lorsque les fils électriques sont agités par le vent et finalement, la lumière bleue.

Dans la forêt, longeant la mine nous avons placé précautionneusement chaque pas sur les ardoises glissantes. Papa nous aidait à traverser les cours d’eau éphémères que les pluies incessantes de l’hiver avaient formées au creux des bois. Dans la clairière couverte de lichens où s’élevaient çà et là quelques bouleaux verruqueux, les rayons du soleil ont réchauffé nos mains humides pendant que nous gravissions la colline. Tout l’après-midi a été consacré à la construction d’une petite cabane entre deux arbres. Mon frère et moi ramassions toutes les branches mortes que nous pouvions trouver pendant que papa les assemblait, bon an mal an, avec de la ficelle. Vers 16h30, nous avons pris un goûter assis sur le seuil de la cabane en construction. Au-dessus de nous, les navettes chargées des « valises des riches » comme disait le vieux Martin, rentraient et sortaient du vaisseau formant un ballet régulier.


À l’école, pendant la récré, il y eut une bagarre. Salomé, les yeux pleins de colère, avait fait tomber Angelo. Une fois au sol tout en criant dessus, elle lui avait envoyé une dizaine de baffes avant que la maîtresse ne l’arrête. Angelo s’était pavané à la récré en disant à tout le monde que lui et ses parents étaient des «  choisis », qu’ils deviendraient riches sur la planète « bis » parce qu’eux, étaient utiles et qu’ils allaient sauver la Terre pendant que nous, on serait là à attendre parce qu’on est des nuls et qu’à la fin on devrait le remercier. Angelo racontait n’importe quoi, on le savait, personne ici n’avait été choisi. Personne ici, ne connaissaient quelqu’un qui avait été choisi. Ça semblait injuste, pour Angelo comme pour Salomé, alors iels l’exprimaient comme iels le pouvaient. En rentrant de l’école Salomé a porté le cartable d’Angelo.

Je me souviens du mois de juin, c’était bientôt la fin de l’école. On entendait sur toutes les radios « Keep hope, we’ll be back ! » le titre de l’été ! La chanson d’un nouveau départ, criaient tous les gens de la télé et les influenceurs et influenceuses sur les réseaux. Maman disait que la chanteuse avait dû avoir son ticket pour l’espace. Ma sœur chantait la chanson en cachette. Moi j’écoutais des chansons irlandaises sur le vieil « mp3 » de papa.


Les jours rallongeaient et sous les aller-retours toujours plus nombreux des navettes entre la surface et les vaisseaux, mon père quasi insouciant jouait au volleyball avec ses amis. La salle de sport était inaccessible depuis l’arrivée des vaisseaux, je ne sais plus trop pourquoi. L’équipe de papa avait donc fait une pause tout au long de l’hiver, mais depuis le retour des beaux jours fin avril, iels s’étaient donné rendez-vous le soir, en extérieur, bravant quelques fois l’horaire du couvre-feu. Nous accompagnions beaucoup papa à ces séances de volley. Ses ami·e·s étaient toujours très prévenants avec nous, certain·e·s d’entre elles·eux venant avec leurs enfants également. Quand iels finissaient un set ou un match, il y avait toujours quelqu’un pour jouer avec nous, à cache-cache, au loup… Nous étions un peu les mascottes de l’équipe. Je repense souvent à ces moments. Des instants suspendus où tout le monde semblait oublier ce qui se jouait au-dessus de nos têtes, ou bien tout le monde tentait de nous faire oublier ce qui se passait là-haut. Papa disait que nous dansions au bord du monde. Je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire, je ne crois pas d’ailleurs qu’il le disait en espérant que quelqu’un comprendrait.

Il nous a fallu une bonne heure pour nous en rendre compte. Les navettes avaient cessé leurs aller-retours. Seuls trônaient dans le ciel les vaisseaux, immobiles. Maman est venue nous chercher à l’école ce jour-là, aucun élève n’est rentré seul d’ailleurs. Les adultes avaient reçu un message : le couvre-feu était avancé à 17H et il était demandé d’allumer la télévision à 18H. Les bus étaient passés plutôt, aussi mon frère et ma sœur étaient déjà rentrés. Nous avons attendu autour d’un goûter, papa et maman parlaient dans la cuisine, tout bas.


À 18 h, nous avons allumé la télé. Il y eut tout d’abord une image fixe, puis le visage du président est apparu, dans son bureau, comme à l’habitude. Pourtant, lui disait qu’il nous parlait depuis l’un des vaisseaux. Il a beaucoup parlé, la colère de Maman montait. À la fin, il a salué ses concitoyens, assurant qu’aucune distance ne l’empêcherait d’accomplir son devoir pour la France. Après son discours, la télé a commencé à diffuser « la chanson du nouveau départ » et une pub pour je ne sais plus quoi. Nous avons de nouveau entendu le bruit sourd, celui qui avait précédé le discours de l’entité, juste avant la lumière bleue.


Nous sommes ensuite sortis pour contempler le ciel. Il était vide. Les vaisseaux avaient disparu. Il n’y avait plus rien, aucune trace. Mon frère dans les bras de ma mère a demandé où il était. Maman est restée silencieuse, la bouche à demi ouverte, et puis elle a insulté le président et les autres qui étaient partis, très fort, vraiment très fort. Même aujourd’hui je n’ose pas dire ce qu’elle a dit du président.


Nous sommes restés tard dehors, ce soir-là. Mes parents parlaient avec les voisin·e·s dans la rue. Les adultes s’inquiétaient ou rigolaient plus ou moins tous à tour de rôle. Les enfants des voisins ont improvisé un foot dans la rue, auxquels ce sont joints ma sœur et mes deux frères. Plus personne ne semblait se rappeler qu’il y avait un couvre-feu. Moi, j’ai enfilé mes rollers, et j’ai patiné devant la maison, entre les gens, levant les yeux vers la Lune, toute seule dans le ciel. Vers 23h30, nous sommes tous rentrés pour nous coucher et peu à peu le bruit de la rue s’est tu.


Je me souviens,

Je suis assise sur un banc au bord du terrain, mon père va disputer un match de volleyball avec son équipe. Ma mère est dans le public derrière moi. Je ne la vois pas, je ne peux pas me retourner, mais je le sais, je sens sa présence. J’aperçois l’un de mes frères, à l’autre bout de la salle, ramassant les ballons après l’échauffement, le match va bientôt commencer. À côté de moi, vient pourtant s’asseoir une coéquipière de Papa, je la connais bien, elle joue souvent avec nous après les entraînements. Je la regarde, ses cheveux sont différents, ils ont un reflet bleuté, elle me sourit se penche vers moi puis me caresse le visage et dit:

– Les vaisseaux sont partis. Ils ne reviendront pas. Plus rien ne peut entraver vos rêves maintenant. Tu ne dois plus avoir peur. Et si besoin, nous serons à votre écoute. 

J’ai ouvert les yeux.


Je me rappelle l’odeur du thé de Papa, des tartines grillées, du silence et des visages apaisés de mes parents, du sourire en coin de mon père. Je me rappelle de ce matin ensoleillé, de la rosée dans le jardin, de la partie de foot que nous avons fait dans le parc. Je me rappelle de ce matin qui a suivi la nuit dont Papa parle tout le temps. Cette nuit où en rêve comme toute personne sur Terre il a vu un·e proche, venir lui parler des vaisseaux. Cette nuit où en rêve, comme d’autres, il demanda :

- Si cette nouvelle planète n’était qu’un leurre, alors où vont-ils ?

Cette nuit où il reçut comme réponse :

– Il faut croire qu’ils n’ont pas compris le sens premier de voyager « à travers » les étoiles.



Fin.


Péhä 2024-2025







Commentaire

J’ai commencé à écrire ce texte à l’automne 2024. Tout est parti d’une idée qui m’est venu sous forme de blague dont je me suis entretenu avec Eric alias Odysseus Libre. L’idée était que des vaisseaux débarquaient sur Terre, un extraterrestre annonçait un désastre imminent pour la planète et pouvait sauver qu’une fraction de la population, l’élite pour rebâtir la civilisation. Bien évidemment, les représentants de la classe dirigeant dans leur grande majorité postulèrent pour une place dans un vaisseau. Une fois tout le monde embarqué et les vaisseaux envolés, l’un deux revenait sur ses pas, et un extraterrestre en sortait expliquant que les vaisseaux allaient au moment où il parlait, à vitesse maximale dans le Soleil, et il concluait son intervention par un « De rien, au plaisir ! ».

Eric me mit au défi de l’écrire et d’en faire une nouvelle, ce que j’entrepris. Peu après le début de l’exercice, j’avais prévu de faire un tour aux Utopiales, le festival des imaginaires de Nantes, où j’assistais un peu par hasard à la conférence de Cléo Colomb, « Ceux qui sont partis d’Omélas », basé sur la nouvelle d’Ursula Leguin portant le même nom. Dans cette conférence elle y aborde notamment la notion de fiction panier, théorie développée par U.Leguin elle-même, qui propose de délaisser l’approche héroïque en littérature, de « l’histoire-qui-tue » pour s’approcher au contraire de la vie quotidienne, de celles et ceux qui font « l’histoire-vivante ».

Ce n’est que tardivement dans l’écriture de cette nouvelle, que j’ai pris conscience de l’impact qu’a eu cette conférence sur moi et sur ce que je voulais pour cette nouvelle. Ainsi pas de héros ici, juste une petite fille qui raconte des bribes de sa vie quotidienne malgré l’incroyable de la situation d’une invasion extraterrestre.

L’histoire s’éloigne alors beaucoup de la blague originale, l’action est suggérée, rapportée et il faut au lecteur faire un effort d’imagination pour recoller les morceaux entre eux. Mais c’est très bien comme ça.

Cette nouvelle sera je l’espère la première d’une longue série, car c’est un exercice qui m’a beaucoup plus et qui me sort de mes dessins et autres expérimentations ;).


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